« Tout est accompli. »
Ce n’est pas un cri.
Ce n’est pas un effondrement.
Ce n’est pas la fin d’un homme brisé au terme de ses forces.
C’est une parole posée dans le silence du monde.
Une parole basse.
Une parole souveraine.
« Tout est accompli. »
Tout.
Toute l’histoire. Toute l’attente. Toute la longue patience de Dieu.
Tout ce qui, depuis les origines, cherchait son accomplissement, trouve ici son point de gravité.
Le bois d’Isaac, le sang de l’agneau, les cris des prophètes, les larmes des hommes… tout converge, tout descend, tout se concentre en cet instant.
Mais ce « tout » est encore plus vertigineux.
Il ne désigne pas seulement l’histoire du salut.
Il désigne l’homme.
Car l’homme est un être inachevé.
Un être en tension.
Un être qui désire sans jamais atteindre.
Qui aime sans jamais aller jusqu’au bout.
Qui veut être un, et se découvre divisé.
Et voilà qu’au cœur de cette fracture, une voix s’élève.
Non pas forte. Non pas éclatante.
Une voix presque fragile, comme suspendue entre ciel et terre.
Dans la Passion selon saint Jean de Jean-Sébastien Bach, cette parole devient musique.
Une viole de gambe s’élève d’abord, lente, grave, presque blessée.
Une plainte qui descend.
Une ligne qui s’abaisse, comme si chaque note consentait à tomber plus bas encore.
Puis la voix entre, douce, retenue, comme si elle portait en elle tout le poids du monde sans jamais crier.
« Es ist vollbracht. »
Tout est accompli.
Et l’on comprend alors que l’accomplissement de Dieu ne se donne pas dans le fracas.
Il se donne dans la descente.
Dans l’abaissement.
Dans cette kénose où Dieu accepte de rejoindre l’homme jusqu’au fond de sa nuit.
La musique descend comme le Christ descend.
Elle épouse son mouvement.
Elle consent à sa logique.
Et pourtant…
au cœur même de cette nuit, quelque chose se lève.
Soudain, la musique se redresse.
Elle se tend, elle s’élargit, elle s’ouvre comme une brèche dans la mort.
Une clarté surgit. Une force inattendue.
Comme un souffle de victoire que rien ne peut contenir.
« Le héros de Juda triomphe avec puissance. »
Mais ce triomphe ne dure pas.
Il ne s’impose pas.
Il ne écrase pas la douleur.
La musique retombe.
Elle revient à la lenteur initiale.
Mais elle n’est plus la même.
Car désormais, la souffrance est habitée.
La nuit est traversée.
La mort est déjà remplie d’une présence.
C’est cela, « Tout est accompli ».
Ce n’est pas que tout est fini.
C’est que tout est rempli.
Rempli d’un amour allé jusqu’au bout.
Rempli d’un don total.
Rempli d’une fidélité qui n’a rien retenu.
Les Pères l’ont entrevu : le Christ n’accomplit pas seulement une œuvre, il accomplit l’homme.
Il révèle ce qu’est un homme accompli : un homme qui se donne entièrement.
Et nous, que faisons-nous de notre vie ?
Nous voulons accomplir, construire, maîtriser.
Nous voulons réussir notre existence.
Mais nous restons inachevés, parce que nous gardons, parce que nous retenons, parce que nous avons peur de nous donner.
Le Christ, lui, accomplit en se donnant.
Et cette voix, fragile, presque enfantine, portée par la musique, semble nous murmurer :
l’accomplissement ne fait pas de bruit.
Il ne s’impose pas.
Il se livre.
Alors, au cœur du Vendredi Saint, il ne reste presque rien.
Un corps suspendu.
Un souffle qui s’éteint.
Une parole.
« Tout est accompli. »
Et pourtant, dans ce presque rien, tout est là.
Tout est donné.
Tout est ouvert.
Tout est sauvé.
Il faut une oreille purifiée pour l’entendre.
Il faut un cœur pauvre pour le recevoir.
Car ce n’est pas la fin.
C’est le plérôme.
Le monde est enfin rempli de Dieu.
